Bilan carbone des musées : que mesurer ?

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Les musées français entrent progressivement dans la comptabilité carbone, sous l'effet conjugué du BEGES réglementaire, des objectifs du ministère de la Culture et de la mobilisation de la filière. Le Bilan Carbone d'un musée présente des spécificités méthodologiques qui le distinguent de celui d'une entreprise classique. La mobilité des publics, le transport des œuvres et les achats liés aux expositions temporaires forment les principaux postes d'émissions du secteur, comme l'a montré le rapport « Décarbonons la Culture » du Shift Project (2021) et comme le confirme le guide du ministère de la Culture publié fin 2023. Cet article éclaire les choix méthodologiques que les directions d'institutions doivent maîtriser pour produire un bilan robuste.

1. Un exercice à la structure d'émissions singulière

Le Bilan Carbone® est une méthode développée à l'origine par l'ADEME, dont la marque est aujourd'hui déposée par l'Association pour la Transition Bas Carbone (ABC). Pour les établissements publics de plus de 250 agents soumis à l'article L. 229-25 du Code de l'environnement, il sert généralement de support à la production du BEGES, le livrable réglementaire. La frontière reste claire : le Bilan Carbone désigne la méthodologie, le BEGES, l'obligation réglementaire qui en découle.

Le secteur muséal a vu émerger en quelques années un écosystème structurant. ICOM France a lancé en 2024 un projet de Référentiel Carbone soutenu par le ministère de la Culture, qui vise à concevoir un outil de mesure d'empreinte réplicable pour le réseau, à partir d'un panel de quinze musées. En parallèle, le ministère a fixé l'objectif que 100 % de ses établissements disposent d'un bilan carbone de moins de trois ans à fin 2025, et engagé un chantier sur une norme d'éco-conception des expositions.

La répartition des émissions d'un musée se distingue nettement de celle d'une entreprise tertiaire ou industrielle. Selon le guide du ministère de la Culture, la mobilité des publics compte en moyenne pour 65 à 90 % des émissions des structures culturelles. Le Louvre indique sur son propre site que 99 % de son empreinte carbone est attribuée à la venue des visiteurs, sur un total de l'ordre de 4 millions de tonnes de CO2 equivalent. Universcience (Cité des sciences et Palais de la découverte) avance, dans le cadre de son projet d'abri à vélos, que 89 % de ses émissions proviennent des déplacements des visiteurs. Le scope 1 (combustion directe) et le scope 2 (énergie achetée) ne représentent donc qu'une part minoritaire, à l'inverse des secteurs traditionnellement scrutés.

Le taux de conformité à l'obligation BEGES reste pourtant faible : selon l'évaluation 2018 de l'ADEME, seuls 26 % des établissements publics obligés étaient en conformité. Pour les directions, ce constat ouvre une fenêtre : produire un bilan de qualité positionne aujourd'hui une institution en avance sur sa filière.

2. La mobilité, premier poste à instruire avec méthode

Le déplacement des visiteurs constitue le premier défi méthodologique. Les données ne relèvent pas de la comptabilité interne : elles supposent une enquête de provenance, des hypothèses de répartition modale et l'application des facteurs d'émission de la Base Empreinte de l'ADEME. La précision finale dépend de la qualité de cette enquête, du nombre de répondants et de la représentativité du panel.

Le poste est par ailleurs asymétrique. Une part minoritaire de visiteurs internationaux arrivés en long-courrier peut peser autant, voire davantage, que l'ensemble des autres postes. Cela crée une tension : un poste dimensionnant figure dans le périmètre, alors que les leviers d'action de l'institution restent indirects. Ce point doit être objectivé en amont de la restitution, sous peine que le bilan soit lu comme un constat plutôt que comme un outil de pilotage.

OuiACT accompagne notamment un grand réseau de musées parisiens dans la construction de son bilan visiteurs. La démarche s'appuie sur les enquêtes de provenance menées par l'établissement, complétées par des hypothèses modales bâties à partir d'études du secteur du tourisme, puis par des règles d'allocation différenciées selon les groupes de provenance : un visiteur francilien voit 100 % de son trajet imputé au musée, là où un visiteur intercontinental n'en porte qu'une fraction, calée sur la durée moyenne de séjour et le nombre de musées visités. Cette granularité permet de produire un poste mobilité robuste sans faire porter à l'institution la responsabilité de trajets qu'elle n'a pas générés seule.

Le transport des œuvres mêle plusieurs composantes : fret routier ou aérien des biens, déplacement des convoyeurs (souvent en avion), retours à vide, prestations spécialisées. Les facteurs d'émission de la Base Empreinte distinguent les modes (routier, aérien, ferroviaire, maritime) en kg CO2 eq par tonne.kilomètre. Pour un musée produisant plusieurs expositions temporaires par an, l'écart entre une comptabilisation détaillée (mode, distance, masse, retour) et un calcul moyen peut être notable. L'enjeu méthodologique est de tracer ces choix dans le bilan, afin que les efforts soient comparables d'une édition à l'autre.

3. Les achats d'exposition, angle mort des bilans culturels

Les expositions temporaires représentent une part importante de la dépense matérielle d'un musée : scénographie, cimaises, mobilier, vitrines, éclairage, signalétique. Chacun de ces éléments mobilise des matériaux (bois, métal, plâtre, textiles, plastiques) et des procédés dont l'empreinte se cumule sur quelques mois d'exposition. Le rythme soutenu de programmation amplifie l'effet. À ces éléments s'ajoute le poste des caisses de transport, à la fois consommatrices de matériaux techniques (bois, mousses, isolants) et génératrices d'emballages dont le réemploi reste contraint par les exigences de conservation préventive.

La plupart des bilans recourent, pour les achats, aux facteurs d'émission monétaires de la Base Empreinte (en kg CO2 eq par euro dépensé). C'est rapide à déployer mais peu différenciant : deux musées dépensant le même montant pour leurs expositions affichent une empreinte achats comparable, quelle que soit la nature des matériaux. Les facteurs monétaires lissent les efforts d'éco-conception et créent une incitation faible à les valoriser. Le passage à des données physiques (kg de bois, m² de plaques, masse de matériaux) reste l'horizon de référence. Il suppose une collecte plus exigeante, en lien direct avec les régisseurs et scénographes. C'est précisément l'un des chantiers du Référentiel Carbone d'ICOM France.

Conclusion

Le Bilan Carbone d'un musée n'est pas un exercice mécanique : il appelle des conventions documentées, des arbitrages explicites et une lecture sectorielle des facteurs d'émission. La mobilité des publics, le fret d'œuvres et les achats d'exposition forment le cœur des enjeux, là où l'énergie joue un rôle plus marginal. La qualité du bilan se mesure moins au chiffre final qu'à la robustesse du périmètre et à sa capacité à éclairer les décisions de direction.

Une fois ce socle méthodologique posé, la question devient celle des leviers : comment activer, à partir d'un bilan robuste, des actions de réduction adaptées à la nature muséale des émissions, du tarif mobilité à l'éco-conception des expositions en passant par la sensibilisation des publics ? Ce sera l'objet d'un prochain article. À mesure que le Référentiel Carbone d'ICOM France et la future norme d'éco-conception des expositions structureront la filière, l'exigence sur la transparence méthodologique et la traçabilité des leviers ira croissant. OuiACT accompagne les institutions culturelles dans la construction de ces bilans, en privilégiant les données physiques aux facteurs monétaires lorsque la maille des achats le permet.

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