Comment réaliser un bilan carbone en tant que bailleur social ?

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Le secteur du bâtiment représente 28% des émissions nationales de gaz à effet de serre, selon la Stratégie Nationale Bas-Carbone. Les bailleurs sociaux, gestionnaires d'un parc de 5 millions de logements en France, jouent un rôle central dans la transition énergétique. Entre obligations réglementaires croissantes et enjeux climatiques, la réalisation d'un Bilan Carbone® devient un outil stratégique pour piloter la décarbonation. Cet article présente les méthodologies adaptées au secteur, les principaux postes d'émission identifiés et les leviers d'action prioritaires pour construire une trajectoire de réduction efficace.

1. Pourquoi réaliser un Bilan Carbone® pour les bailleurs sociaux ?

1.1. Un secteur clé pour la transition énergétique

Les bailleurs sociaux évoluent dans un cadre réglementaire de plus en plus contraignant. La Stratégie Nationale Bas-Carbone fixe des objectifs ambitieux pour le secteur du bâtiment : réduire de 87% les émissions de gaz à effet de serre d'ici 2050 par rapport à 2013, et disposer d'un parc entièrement rénové aux normes bâtiment basse consommation d'ici cette échéance. Pour y parvenir, un objectif fixé par la SNBC consisterait à opérer des rénovations lourdes sur 500 000 logements, chaque année entre 2017 et 2025.

Sur le plan réglementaire, les bailleurs sociaux employant plus de 500 salariés sont soumis à l'obligation de réaliser un Bilan des Émissions de Gaz à Effet de Serre tous les quatre ans, conformément à l'article L.229-25 du Code de l'environnement. Le décret tertiaire impose également des objectifs de réduction de consommation énergétique pour les bâtiments du secteur tertiaire, renforçant la pression sur les gestionnaires de patrimoine. La loi Climat et Résilience ajoute une dimension coercitive : l'interdiction progressive de la mise en location des passoires thermiques, avec un calendrier échelonné entre 2025 et 2028.

Enfin, la loi Zéro Artificialisation Nette impose une division par deux du rythme d'artificialisation des sols d'ici 2030 et un objectif d'absence totale d'artificialisation nette à l'horizon 2050. Ce cadre réglementaire impose aux bailleurs sociaux de repenser leurs stratégies patrimoniales et d'arbitrer entre construction neuve, rénovation et densification.

1.2. Des méthodologies adaptées au secteur

La méthodologie Bilan Carbone®, coordonnée par l'ADEME et l'Association Bilan Carbone, permet de quantifier l'ensemble des émissions directes et indirectes liées aux activités des bailleurs sociaux. Le périmètre d'étude intègre les quatre grandes catégories d'activités des bailleurs sociaux : l'exploitation du patrimoine existant, la construction de logements neufs, la rénovation du parc et les fonctions support. Pour chaque activité, les postes d'émissions sont structurés de manière à identifier les sources prioritaires : consommations énergétiques, immobilisations de bâtiments, achats de biens et services, déplacements ou encore déchets.

Pour harmoniser les périmètres et hypothèses réalisés et faciliter la comparabilité des résultats entre les exercices, des méthodologies spécifiques au secteur du logement social ont émergé pour structurer la démarche de comptabilité carbone.

Cette structuration méthodologique permet aux bailleurs sociaux de disposer d'une photographie carbone complète et d'identifier les leviers de décarbonation les plus efficaces en fonction de leur contexte patrimonial spécifique.

2. Les principaux postes d'émission des bailleurs sociaux

Les Bilans Carbone® réalisés auprès des bailleurs sociaux révèlent une répartition des émissions concentrée sur quelques postes majeurs. La compréhension fine de ces sources permet d'orienter les stratégies de réduction de manière cohérente et priorisée. Ces principales solutions ont été recensées en 2023 dans un guide publié par L'Union Sociale pour l'Habitat.

2.1. L'exploitation des bâtiments : un enjeu lié à la décarbonation du mix énergétique

L'exploitation du parc de logements existants représente environ deux tiers des émissions totales des bailleurs sociaux. La majeure partie de ces émissions provient des consommations d'énergie nécessaires au chauffage et à la production d'eau chaude sanitaire. Le gaz fossile demeure le mode de chauffage dominant dans le parc social, avec des facteurs d'émission environ 5 fois supérieur au facteur d’émission de l’électricité française.

La sortie des énergies fossiles constitue le levier prioritaire pour réduire les émissions liées à l'exploitation du parc. Les bailleurs sociaux doivent engager le remplacement massif des chaudières gaz et fioul par des systèmes décarbonés : électrification massive, pompes à chaleur, raccordement à des réseaux de chaleur alimentés par des énergies renouvelables, chaudières biomasse ou solaire thermique. Depuis juillet 2022, l'installation de chaudières au fioul est d’ailleurs interdite dans les bâtiments neufs et en remplacement, sauf impossibilité technique, avec un seuil d'émissions fixé à 300 g CO2e/kWh.

Le développement de la production locale d'énergie renouvelable offre également des perspectives intéressantes : installation de panneaux photovoltaïques en toiture, production de biogaz via méthanisation ou participation à des communautés énergétiques territoriales. Ces solutions permettent de maîtriser les coûts énergétiques pour les locataires tout en contribuant à la décarbonation du mix énergétique national.

2.2. La construction neuve : un engagement carbone sur 50 ans

La construction de logements neufs représente en moyenne un quart des émissions annuelles des bailleurs sociaux. Ce poste présente une particularité majeure : les émissions associées à la construction d'un bâtiment sont immobilisées sur toute sa durée de vie, généralement estimée entre 40 et 50 ans. Construire aujourd'hui engage donc des émissions qui seront amorties jusqu'en 2070 ou 2080, bien au-delà de l'objectif de neutralité carbone fixé à 2050.

Les bailleurs sociaux peuvent optimiser l'usage du foncier, avec de la densification du bâti existant et la limitation de l'artificialisation des sols, qui s'inscrivent tous les deux dans la trajectoire imposée par la loi ZAN. En construisant des bâtiments à énergie positive, en végétalisant les espaces non bâtis ou en développant des projets mixtes intégrant logements, commerces et services, les bailleurs sociaux ont l’occasion de diminuer les émissions associées à la construction de bâtiments. Ces approches participent à la création de quartiers résilients, adaptés aux futures conditions climatiques et aux évolutions des modes de vie.

L'évolution des réglementations thermiques et environnementales successives permettent aussi de réduire significativement l'impact carbone des constructions neuves. La RT2012, puis la RE2020 entrée en vigueur en janvier 2022, intègrent des seuils de performance énergétique et carbone qui diminuent progressivement les émissions de gaz à effet de serre liées aux matériaux de construction, aux systèmes énergétiques et à la phase d'usage. La RE2020 introduit notamment une analyse en cycle de vie qui prend en compte les émissions sur l'ensemble de la vie du bâtiment, incitant à l'utilisation de matériaux bas carbone et à la conception bioclimatique.

Anticiper les futures exigences réglementaires en dépassant les seuils minimaux constitue une stratégie pertinente pour sécuriser la performance environnementale à long terme et limiter l'engagement carbone futur.

2.3. La rénovation du patrimoine : un enjeu lié à l’exploitation des bâtiments

La massification de la rénovation énergétique reste le chantier majeur des années à venir. L'objectif de disposer d'un parc 100% bâtiment basse consommation en 2050 impose un rythme de rénovation soutenu et des niveaux de performance élevés. Le guide de l'Union sociale pour l'Habitat distingue les rénovations performantes de type BBC, qui permettent d'atteindre des consommations conformes aux exigences 2050. Par ailleurs, entreprendre des rénovations très performantes pour obtenir des bâtiments passifs ou issus du mouvement EnergieSprong permet d’aller au-delà en garantissant un confort optimal et des charges maîtrisées.

Si la rénovation génère des émissions à court terme, elle permet en revanche de réduire durablement les consommations énergétiques du parc, générant ainsi des économies d'émissions sur plusieurs décennies. L'arbitrage entre rénovation performante par étapes et rénovation globale doit intégrer cette dimension temporelle pour maximiser l'efficacité carbone des investissements. Cette approche nécessite néanmoins une planification rigoureuse pour éviter les incompatibilités techniques et les surconsommations intermédiaires. La contractualisation de la performance énergétique avec les entreprises et les exploitants permet de sécuriser les résultats attendus et de garantir la maîtrise des charges pour les locataires.

2.4. Matériaux sobres et circularité

L'utilisation de matériaux biosourcés et géosourcés permet de réduire l'empreinte carbone des constructions neuves et des rénovations tout en développant une filière locale et créatrice d'emplois. Le bois, la paille, le chanvre, la terre crue ou encore la ouate de cellulose stockent du carbone atmosphérique et présentent des impacts environnementaux réduits par rapport aux matériaux conventionnels.

L'économie circulaire offre également des leviers significatifs : réemploi de matériaux issus de déconstruction, utilisation de béton bas carbone intégrant des granulats recyclés, diagnostic “Produits Équipements Matériaux Déchets” avant démolition pour valoriser les ressources. L'industrialisation des processus de construction et de rénovation, via la préfabrication ou la standardisation, permet également de réduire les déchets de chantier et d'améliorer la qualité d'exécution.

2.5. Autres leviers d'action : la fonction support et le levier des occupants

Les fonctions support représentent une part minoritaire des émissions globales, généralement en dessous de 5%. Bien que minoritaire en volume, ce poste revêt une dimension d'exemplarité. Les bailleurs sociaux peuvent mobiliser leurs équipes internes autour d'actions concrètes de réduction, comme la mutualisation des déplacements, ou bien la sobriété numérique. Cette mobilisation interne constitue également un levier de sensibilisation et d'acculturation aux enjeux climatiques, préparant les transformations plus structurantes sur le patrimoine bâti.

Au delà de la réduction des émissions interne au bailleur, il est possible de passer par le comportement des occupants des logements : la sensibilisation et l'accompagnement des locataires aux éco-gestes constituent un complément indispensable aux investissements techniques. La maîtrise des températures de chauffage, l'optimisation des consommations d'eau chaude ou encore l'entretien régulier des équipements permettent de réduire de 10 à 20% les consommations énergétiques sans investissement lourd.

Les bailleurs sociaux font aussi partie de ces organisations qui ont la possibilité de décarboner d’autres acteurs de la transition : par exemple, en installant des bornes pour véhicules électriques et des équipements pour vélos, un bailleur social peut faciliter le changement de mode de transport des habitants des logements. Il s’agit d’un levier important, même si ces actions ne viendront pas en soi diminuer le Bilan Carbone du bailleur social.

Conclusion

La réalisation d'un Bilan Carbone® permet aux bailleurs sociaux de quantifier précisément leurs émissions et d'identifier les leviers de décarbonation prioritaires. L'exploitation du parc existant concentre environ deux tiers des émissions, principalement liées aux consommations de gaz fossile, tandis que la construction neuve engage un quart des émissions sur plusieurs décennies. Les solutions techniques existent pour répondre à ces enjeux : rénovation performante, décarbonation du mix énergétique, matériaux sobres et sensibilisation des locataires. La réussite de la transition repose désormais sur la détermination des acteurs et sur la mobilisation des budgets nécessaires pour massifier ces transformations. OuiACT accompagne régulièrement les bailleurs sociaux dans la réalisation de Bilans Carbone® conformes aux référentiels sectoriels et dans la construction de trajectoires de décarbonation et la définition de plans d'action opérationnels adaptés aux contraintes patrimoniales et financières.

Sources

Ministère de la Transition écologique, Stratégie Nationale Bas-Carbone – Fiche Bâtiments, 2022

Union sociale pour l'Habitat, Les leviers de la décarbonation du logement social, Repères n°120, septembre 2023

Vizea, Livret blanc portant sur la décarbonation du secteur du logement social, 2026

France Stratégie, Zéro artificialisation nette des sols : objectif 2050, 2021

Projet Celsius, BEGES réglementaire : ce qu'il faut savoir pour être en règle, 2024

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