Raisons et solutions pour décarboner l'enseignement supérieur

1. Pourquoi engager un Bilan Carbone® dans votre établissement ?
1.1. Une obligation réglementaire encadrée
Le Bilan des Émissions de Gaz à Effet de Serre (BEGES) est obligatoire pour les établissements publics de plus de 250 agent·es et les structures privées de plus de 500 salarié·es, avec une publication triennale sur la plateforme ADEME. La majorité des universités, grandes écoles et organismes de recherche français sont donc soumis à cette obligation, dont le non-respect expose à des sanctions financières prévues par l'article L. 229-25 du Code de l'environnement. L'articulation avec le décret tertiaire renforce ce cadre. La déclaration OPERAT impose un objectif de réduction de 40 % des consommations énergétiques d'ici 2030 pour les bâtiments de plus de 1 000 m², ce qui concerne directement le patrimoine immobilier universitaire évalué à 18 millions de m² par le MESR.
1.2. Des démarches volontaires structurantes
Au-delà de l'obligation, de nombreux établissements s'engagent dans des démarches volontaires. En plus de l’Accord de Grenoble, le label DD&RS (Développement Durable et Responsabilité Sociétale), porté par le CIRSES, structure une approche globale incluant le Bilan Carbone®. Le rapport du MESR publié en janvier 2026 formule 19 recommandations pour harmoniser les pratiques du secteur, organisées en quatre axes :
- Élaborer un cadre méthodologique commun
- Développer des outils adaptés
- Définir des méthodologies pour les facteurs d'émission spécifiques
- Structurer une gouvernance pérenne
1.3. Des bénéfices concrets pour l'établissement
Au-delà de la conformité, le Bilan Carbone® offre un levier de pilotage stratégique. Il éclaire les arbitrages budgétaires sur la rénovation énergétique, la politique de mobilité ou les achats. Il renforce la crédibilité de l'établissement auprès des étudiant·es, dont les attentes en matière de transition écologique conditionnent de plus en plus les choix d'orientation. Il facilite enfin l'accès à certains financements structurants pour les établissements engagés, comme les Contrats de Performance Énergétique (CPE) pour la rénovation du patrimoine, ou les appels à projets France 2030 (ExcellencES) qui ont accompagné plusieurs projets de transformation institutionnelle autour des enjeux écologiques.
2. Dans la pratique, quels postes prioriser et comment agir ?
2.1. Rappel méthodologique
La méthode Bilan Carbone® repose sur la quantification des émissions de gaz à effet de serre selon trois scopes définis par le GHG Protocol. Le scope 1 couvre les émissions directes (chauffage au gaz ou au fioul des bâtiments, véhicules de service). Le scope 2 concerne les émissions indirectes liées à l'énergie (électricité, réseau de chaleur). Le scope 3 regroupe l'ensemble des émissions indirectes amont et aval, de la mobilité aux achats en passant par la restauration collective. Dans l'enseignement supérieur, ce scope 3 peut représenter entre 85 et 95 % du bilan total, une proportion nettement supérieure à celle observée dans d'autres secteurs. La définition du périmètre organisationnel constitue un enjeu clé, notamment pour les structures mutualisées entre plusieurs établissements comme les unités mixtes de recherche (UMR) ou les infrastructures partagées. Le guide sectoriel en cours d'élaboration devra préciser les règles de comptabilisation applicables à ces configurations.
2.2. Une hiérarchie des postes confirmée par l'expérience
La répartition des émissions varie sensiblement d'un établissement à l'autre selon sa configuration, mais plusieurs grandes tendances se dégagent de l'expérience de terrain. À l'Université Paris 8, établissement accompagné par OuiACT, le Bilan Carbone® réalisé sur l'année 2023 identifie la mobilité comme premier poste contributeur, suivie du patrimoine immobilier, puis de la restauration collective et des achats. Cette hiérarchie, confirmée par les bilans d'universités comparables (Université de Bretagne Occidentale, Université Paul Valéry Montpellier, Université de Strasbourg), reflète une configuration fréquente, tout en restant modulable selon les spécificités locales et disciplinaires. Une école d'architecture présente des spécificités pédagogiques propres (ateliers, maquettes, voyages d'études), tandis qu'une grande école de commerce affiche une mobilité internationale étudiante particulièrement marquée.
La mobilité, premier poste à traiter
La mobilité regroupe plusieurs dimensions. Les trajets domicile-campus des étudiant·es et des personnels pèsent de manière variable selon l'accessibilité du site et les modes de transport disponibles. La mobilité internationale étudiante, concentrée sur les vols long-courriers pour les séjours à l'étranger, peut atteindre des niveaux significatifs dans certaines grandes écoles. L'ESSEC a par exemple constaté que 64 % de son empreinte carbone scope 3 provient des mobilités étudiantes internationales, et s'est engagée à réduire de 25 % ces émissions d'ici 2025. Sciences Po Lyon a quant à lui expérimenté un budget carbone prévoyant 6 tonnes d'émissions par an et par étudiant·e pour l'ensemble des mobilités du premier cycle. Les déplacements professionnels des enseignant·es-chercheur·ses, liés aux missions, colloques et terrains de recherche, complètent ce poste. Sur le plan méthodologique, la collecte nécessite la conception et le déploiement d'enquêtes adaptées, capables de capter ces trois dimensions. Le rapport du MESR recommande d'harmoniser ces méthodologies pour garantir la comparabilité des bilans entre établissements (Recommandation n°11). Côté action, les plans de mobilité développés par plusieurs universités (Paul Valéry Montpellier, Bretagne Occidentale, Université de Strasbourg) visent à réduire la part de la voiture individuelle au profit du vélo, du covoiturage et des transports en commun. La politique voyages constitue un levier rapide (suppression des vols intérieurs, plafonnement des missions). La rationalisation de la mobilité internationale s'inscrit sur un horizon plus long : privilégier les séjours longs, flécher les mobilités européennes en train.
Le patrimoine immobilier, un levier de fond
Le patrimoine immobilier universitaire concentre des bâtiments construits entre 1960 et 1990, souvent mal isolés et équipés de systèmes de chauffage au gaz ou au fioul. Les consommations énergétiques pour le chauffage, la climatisation et l'électricité représentent un levier de décarbonation de long terme. Sur le plan méthodologique, les données énergétiques sont souvent réparties entre plusieurs gestionnaires (établissement, CROUS, collectivités). Elles doivent être consolidées et peuvent être articulées avec la déclaration OPERAT, ce qui permet d'éviter une double collecte et d'assurer la cohérence des données entre obligations réglementaires. Côté action, plusieurs universités ont engagé des contrats de performance énergétique (CPE) pour financer des travaux de réhabilitation sur 10 à 20 ans, comme à l’Université Grenoble Alpes ou l’Université de Lille. Ces dispositifs permettent d'étaler l'investissement tout en garantissant les économies d'énergie par engagement contractuel du prestataire.
La restauration collective, au coeur de nombreuses problématiques
La restauration collective concentre des leviers d'action mobilisables à court terme. L'augmentation de la part de menus végétariens au-delà du minimum imposé par la loi EGalim, la lutte contre le gaspillage alimentaire et l'approvisionnement local réduisent directement l'empreinte du poste alimentation. Sur le plan méthodologique, l'alimentation en restauration collective fait l'objet d'une méthodologie spécifique développée par le CNOUS, destinée à faciliter l'évaluation de ce poste fréquemment sous-estimé (Recommandation n°16 du rapport MESR).
Numérique et recherche, des postes en croissance
Les achats scientifiques et informatiques, dont l'impact varie selon les disciplines, bénéficient d'une attention croissante : extension de la durée de vie des équipements, recours au matériel reconditionné, mutualisation des infrastructures. Leur traitement méthodologique pose une double difficulté, identifier une typologie robuste et modéliser leurs facteurs d'émission avec fiabilité (Recommandation n°12). Les laboratoires de sciences expérimentales consomment des gaz spéciaux, utilisent parfois des congélateurs à -80°C et mobilisent des équipements énergivores. Les serveurs de calcul haute performance (HPC) et l'essor de l'intelligence artificielle dans les activités de recherche accentuent la croissance du poste numérique. L'entraînement de modèles d'IA générative consomme des quantités significatives d'énergie, intensifiant les émissions liées au numérique dans les établissements pratiquant la recherche en sciences du numérique. Sur le plan méthodologique, le rapport du MESR recommande la mise en place d'un groupe de travail dédié à la modélisation de l'empreinte carbone du numérique et au cycle de vie complet de la donnée (Recommandation n°13).
3. Comment mobiliser la communauté universitaire autour de la démarche ?
Le Bilan Carbone® ne se réduit pas à un exercice de mesure. Il constitue un outil de mobilisation collective et de pilotage stratégique. Le portage politique par la présidence ou la direction générale conditionne l'accès aux données et la capacité à transformer les résultats en décisions opérationnelles. Un réseau de référent·es internes, déployé dans les composantes (UFR, départements, laboratoires), facilite la collecte de données et renforce l'appropriation de la démarche. L'exemple de l'Institut Pasteur, qui a mobilisé 70 contributeur·rices pour cartographier finement ses émissions, illustre l'efficacité de cette approche. Chez OuiACT, cet accompagnement à la gouvernance, la formation et le transfert de compétence est un élément central de nos missions. Des questionnaires et des temps de sensibilisation ciblés sont habituellement mobilisés.
La mobilisation étudiante représente une force unique du secteur. Les projets tutorés, les enquêtes terrain et les actions de sensibilisation transforment les étudiant·es en acteur·rices de la transition, tout en facilitant la collecte de données essentielles au Bilan Carbone®. De la même manière, notre expérience montre que la diffusion de questionnaire pour affiner les estimations (alimentation, déplacements, usages informatiques, etc.) et des efforts de communication autour de la mission sont les vecteurs d’un bon portage partagé.
Au-delà de cette dimension participative, plusieurs établissements font le choix d'internaliser la compétence pour garantir la pérennité de leur démarche. OuiACT a accompagné plusieurs établissements d'enseignement supérieur, dont l'Université Paris 8, l'ENSAB (École Nationale Supérieure d'Architecture de Bretagne), l'ENSA La Villette ou le groupe d'écoles Institut Agro. L'Université Paris 8 a ainsi bénéficié d'une formation dédiée, qui a permis à l'équipe projet et aux contributeurs de la collecte de réaliser et piloter leur Bilan Carbone® en autonomie.
La construction d'une trajectoire de décarbonation peut s'appuyer sur la méthode ACT Pas à Pas développée par l'ADEME et dont OuiACT s’est saisi. Plusieurs établissements, dont INRAE, le CIRAD ou l'IFREMER, ont formalisé des trajectoires chiffrées de réduction alignées avec l'objectif national de neutralité carbone en 2050, en cohérence avec la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC). Le consortium CIRSES, qui réunit douze universités et écoles, adapte actuellement cette méthode aux spécificités de l'enseignement supérieur.
Conclusion
Le Bilan Carbone® dans l'enseignement supérieur mobilise des compétences méthodologiques adaptées aux spécificités du secteur. Le cadre réglementaire et méthodologique se structure progressivement, avec la publication du rapport du MESR en janvier 2026 et l'élaboration d'un guide sectoriel dédié. OuiACT accompagne régulièrement des établissements d'enseignement supérieur dans la réalisation de leur Bilan Carbone®, en intégrant les dimensions méthodologiques, la mobilisation des parties prenantes et la construction de trajectoires de décarbonation. Les établissements qui structurent leur démarche dès maintenant bénéficient d'un avantage stratégique : conformité réglementaire, accès aux financements, crédibilité auprès des étudiant·es, de l’équipe éducative et administrative et des partenaires, et contribution concrète à la trajectoire nationale de décarbonation.
- Ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Espace (MESR), Produire une comptabilité carbone pour l'enseignement supérieur et la recherche, Recommandations du groupe de travail, janvier 2026
- ADEME, Base Empreinte®, guides méthodologiques restauration collective et Bilan Carbone®
- Shift Project : Mobiliser l’enseignement supérieur pour le climat : https://theshiftproject.org/app/uploads/2025/04/Rapport_ClimatSup_TheShiftProject-2019.pdf
- ESSEC, Plan de réduction des mobilités étudiantes internationales 2025
- Sciences Po Lyon, expérimentation budget carbone mobilité étudiante premier cycle
- Plans de mobilité :
- Université Paul Valéry Montpellier : https://www.univ-montp3.fr/fr/plan-de-mobilité
- Université de Bretagne Occidentale : https://www.univ-brest.fr/fr/page/plan-de-mobilite-de-lubo-2025-2028-pour-une-universite-plus-durable
- Université de Strasbourg : https://savoirs.unistra.fr/campus/plan-de-mobilite-durable-du-diagnostic-a-laction
- Exemples de rénovation énergétique :
- Université Grenoble Alpes : https://www.univ-grenoble-alpes.fr/actualites/a-la-une/actualites-universite/renovation-energetique-des-batiments-un-programme-ambitieux-de-32-m--786430.kjsp
- Université de Lille : https://ufr3s.univ-lille.fr/fileufr3s/user_upload/ufr3s-generalites/livrets/renovation-pharmacie_livret.pdf
- France 2030, appels à projets ExcellencES (ANR)
- Méthodologie CNOUS : https://www.lescrous.fr/2023/09/strategie-de-transition-ecologique-2023/
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